mardi 23 décembre 2025

Aspirine et vaines roulettes

 

Aspirine et vaines roulettes

Tu trouves que les handicapés font tache dans ton cabinet médical flambant neuf ? Voici quelques bons conseils testés et désapprouvés par ta chroniqueuse préférée pour les bouter promptement hors de chez toi.

Cher ami du corps caverneux euh, du corps médical, nous le savons tous : ton métier est éprouvant. Tu te lèves tôt, te couches tard, tu es confronté/e à la maladie, la mort et même aux fistules anales ! Tu dois prendre seul/e des décisions cruciales et seul/e, tu en assumes les conséquences. Pourtant, tu te passerais bien de certains patients, chronophages et déprimants…j’ai nommé nos amis handicapés. Chaque année au moment du Téléthon, alors que tu t’apprêtes à claquer en toute insouciance ton blé dans de somptueux cadeaux, ils débarquent à la télé et te culpabilisent avec leurs grands yeux pleins d’espoir, leurs petites mains atrophiées pendant comme celles de Mr. Burns, leurs jambes maigres aux genoux cagneux. Déjà ça te fout le bourdon mais quand ils débarquent dans ton cabinet, c’est encore pire et en plus, tu te mets à fredonner du Hugues Aufray, du Frédéric François ou d’autres chansons ringardes qui passent au Téléthon. Bref, ta vie est un enfer !    

Heureusement, Tata Sushi est experte en la matière. Vois-tu, je fais moi-même partie de ce cercle pas très fermé des myopathes de France et, suite à ma longue expérience avec le corps médical, je peux t’indiquer les meilleurs trucs pour dissuader les personnes handicapées de venir te voir. Toutes ces méthodes ont été dûment testées sur ma petite personne et garanties handicaped-proof.

1/ Le collège d’experts

La meilleure manière d’effrayer les handicapés est de rassembler ses troupes en une équipe pluridisciplinaire (en plus, c’est très à la mode).        
Trouve-toi deux copains sadiques et convoquez votre myopathe à neuf heures précises pour un bilan type contrôle technique. Faites passer le patient à quinze heures, pas plus tôt ; ça ne ferait pas sérieux, les plus grands spécialistes sont également les plus occupés.
Ordonnez-lui de se mettre en zlip et consultez longuement son dossier médical tandis qu’il grelotte. Tournez-vous ensuite vers lui pour l’ausculter mais prenez soin de ne jamais vous adresser directement à lui (on sait jamais, cette saloperie de myopathie, si ça se trouve, c’est contagieux !). Veillez à toujours utiliser la troisième personne du singulier : « Alors, il/elle se sent bien aujourd’hui ? » Faites des blagounettes sympa pour détendre l’atmosphère, par exemple, testez systématiquement les réflexes de la personne alors que vous savez très bien que sans muscles, il n’y a pas de réflexes. Ponctuez votre acte d’un hilarant : « Avec lui/elle au moins, je ne risque pas de me prendre un coup de pied dans les parties ! » Partez d’un grand éclat de rire et ébouriffez les cheveux de votre patient qui ne pourra lever le bras assez haut pour se recoiffer.
Incluez impérativement une doctoresse dans votre collège d’expert ; son rôle consistera à regarder d’un air inquisiteur dans la culotte de vos patientes tout en commentant : « Huuum, intéressant. Elle est réglée ? »     
Il est préférable que le troisième toubib, lui, ne fasse rien. Il doit avoir des airs de Christopher Lee car il s’agit du vieux sage de l’hôpital. Son rôle consistera à contempler la scène, assis à son bureau sans mot dire, mains croisées.  De temps en temps, il se passera la langue sur les canines tout en lançant un sombre regard vers le patient.
Une fois celui-ci ausculté, éloignez-vous un peu, faites des messes basses en jetant de temps en temps des coups d’œil suspicieux à votre patient toujours en zlip.  
Après dix minutes, revenez à votre patient, étonnez-vous qu’il ne se soit pas rhabillé : « Ah bon, on ne lui avait pas dit de le faire ? » et proposez-lui une petite intervention chirurgicale de huit ou dix heures. Détendez encore une fois l’atmosphère en ajoutant : « Il/elle comprend, cette opération est importante : j’ai ma piscine à creuser avant l’été moi ! »
Partez à nouveau d’un grand éclat de rire et libérez votre patient qui ne devrait vraisemblablement plus jamais revenir !

2/ Le ping-pong de spécialistes

Voilà un petit jeu très amusant pour toi, ami spécialiste. Les myopathes souffrent souvent de diverses pathologies, ce qui est très pratique pour toi. Tu es neurologue ? Réponds à toutes les questions du patient par une incertitude des plus fermes et conclus le rendez-vous par un : « Vous devriez plutôt voir le pneumologue/ le cardiologue/ le médecin rééducateur… » (raye les mentions inutiles) « …Lui, il saura ! »
Et quand ton patient se rendra chez le pneumologue/ le cardiologue/ le médecin rééducateur… , le digne praticien répondra à son tour à toutes ses questions par : « C’est plutôt le neurologue qui pourra vous renseigner à ce sujet. Je vous conseille de prendre un rendez-vous. »
Ainsi vous êtes sûr de ne pas revoir votre myopathe avant dix ans !

3/ Un corps souffrant

Tu es seul/e dans ton cabinet généraliste? Qu’à cela ne tienne ; tu peux toujours bouter les myopathes hors de ton antre en appliquant quelques règles très simples.  

La plus évidente est la suivante : interdis-toi toute visite à domicile (après tout, il y a S.O.S médecins pour ça !) et installe ton cabinet dans un vieil immeuble des plus étroits, tout en haut d’un escalier en colimaçon. Depuis ce rempart infranchissable, tu t’éviteras la visite de tout myopathe indésirable.

Ton cabinet est accessible ? Dommage ! Mais ne désespère pas, j’ai LA solution ! Ne considère jamais la personne handicapée comme une personne mais seulement comme un corps immuablement souffrant.
Par exemple, lorsque celle-ci entre dans ton cabinet, lance-lui : « Alors, où avez-vous mal aujourd’hui? » Si la personne n’a pas mal, insiste lourdement et développe une passion dévorante pour les escarres: « Mais si enfin, dans votre état…avec ce positionnement…Vous avez forcément des escarres ! » Si la personne nie, traite-la de menteuse et exige à hauts cris de voir son fessier (même et surtout si ton myopathe consulte seulement pour un bête rhume). Une fois le fessier longuement examiné et l’absence d’escarres constatée, prescris moult crèmes, pansements et coussins anti-escarres ainsi que des bas de contention pour que la personne ait l’impression d’avoir quatre-vingts ans.        

Plains-toi ensuite abondamment du fait que tu passes de longues heures assis/e à ton bureau pour faire des papiers en précisant que la position assise est la plus dangereuse qui soit, favorisant accidents cardiaques, thromboses ou cancers du côlon. Une position mortelle quoi !

4/ Un esprit souffrant

Applique toujours le principe : « Un esprit malade dans un corps malade », montre bien à ton patient que sa vie est merdique, qu’elle mérite à peine d’être vécue et oriente toujours tes questions sur son mal-être.        

Si ton myopathe déclare que tout va bien, c’est qu’il est dans le déni. Rappelle en détail ses conditions de vie déplorable : « Aaaaah, ma pauvre petite dame, vous êtes bien à plaindre, clouée à vie dans ce fauteuil. Vous avez du courage! Avez-vous vraiment réalisé que jamais vous ne pourrez participer à une compétition de surf ? Moi j’adore le surf, c’est ma vie ! »

Si ton myopathe est en couple, esbaudis-toi avant d’enchaîner : « Ah, et votre conjoint/e, il a quel handicap ? Aucun ?! Ah tiens ! Faudra me l’envoyer ! »

Si ton myopathe travaille, zyeute-le de haut en bas, pousse un profond soupir et lance : « Oui, c’est bien…Mais en serez-vous capable encore longtemps ? »

Après toutes ces saillies, ton patient devrait se mettre à pleurer. Si c’est le cas, profites-en pour l’expédier chez le psy. S’il ne le fait pas, c’est qu’il est dans le déni, c’est très grave : envoie-le chez le psy !

4/ Et la gynécologie dans tout ça ?

Tu es gynécologue ? Grand bien t’en fasse, tu ne seras pas trop embêté/e car seulement dix pour cent des femmes handicapées consultent.

Néanmoins, si tu en trouves une dans ton cabinet, commence par renifler bruyamment : « Je fais pas ça moi les handicapées. Vaudrait mieux aller aux urgences ; là-bas ils se mettraient à quatre ou cinq pour vous tenir et vous examiner ! »

Si malgré tout la personne insiste pour se faire examiner, obtempère, chausse une lampe frontale et, petit bonus (même si j’avoue que cela ne m’est encore jamais arrivé pour le coup) éclate de rire en plein frottis si la patiente déclare avoir une vie sexuelle. Ca devrait la calmer pour un moment cette effrontée !

Voilà pour ce petit tuto très tiré de faits réels. Crois-moi, si tu suis mes conseils à la lettre, plus aucune personne handicapée ne devrait franchir le seuil de ton cabinet et tu auras une paix royale ! A ton service !

samedi 20 décembre 2025

Corinne chap 5 et 6

 

V

Ophélie passa les quinze heures suivantes prostrée dans son lit entre rêves agités et éveils cauchemardesques, claquant des dents, hurlant à intervalles réguliers. Alix avait pris sa journée pour la veiller. La fatigue et l’angoisse tiraient ses traits. D’une main, elle caressait les cheveux de sa compagne, de l’autre, elle consultait frénétiquement son téléphone pour obtenir des informations sur l'homme qu’Ophélie -ou son fauteuil ?- avait attaqué. Ce dernier n'était pas mort, à son grand soulagement, mais dans le coma, oh…, la scène n'avait pas été filmée en raison d'une défaillance temporaire des caméras, immense soulagement, et la police suivait la piste d’une rixe entre ivrognes. Puis, vers 17h, la nouvelle tomba : des vidéos avaient été trouvées dans le portable de la « victime ». Les mots « viol » et « torture » furent prononcés. Alix sentit ses oreilles bourdonner et eut tout juste le temps de se ruer aux toilettes pour vomir son déjeuner.

À son retour dans la chambre, Ophélie était éveillée. Très pâle, elle s'était redressée dans le lit à l'aide d'oreillers, et contemplait son fauteuil, sourcils froncés. Alix s'assit à ses côtés et dit simplement : « Pardon, je te crois. »
Ophélie sourit faiblement: « Je possède un fauteuil fantôme misandre qui joue les justiciers ? »
Alix lui tendit le téléphone avec les informations mises à jour sur l'homme que le fauteuil avait attaqué.

Lorsqu’Ophélie reposa le téléphone, elle tremblait sans pouvoir s’arrêter. Alix prit ses mains entre les siennes.
« Qu’est-ce qu’on va faire ?
- Trouver des réponses. A la source. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui on a besoin de réconfort. Ça te dit des crêpes ? »

Alix jeta un coup d’œil terrifié en direction du fauteuil : « Ça te dérange pas de retourner dans le fauteuil manuel un moment ? »
Un bip se fit entendre, comme si Corinne était contrariée.

VI

Le lendemain, les deux amies avaient prévu de retourner chez le vieil homme qui leur avait offert le fauteuil mais à leur réveil, elles trouvèrent Corinne, fermement campée dans le couloir, bloquant la porte d’entrée.

- Merde, chuchota Ophélie, je crois qu’elle veut nous accompagner. Qu’est-ce qu’on fait ?

Alix tenta d’appeler le vieil homme, mais il ne répondait pas.

Enfin , Ophélie prit une décision : « Écoute, cette machine infernale est têtue comme une bourrique. Tant pis, on l’emmène. Au pire, il suffit de pas croiser de connards ! »

Alix ricana nerveusement : « Ah ah, facile ! »

Elles arrivèrent sans encombre jusqu’au pavillon de banlieue, où le vieux leur ouvrit, l’air surpris :

- Vous avez un problème avec le fauteuil ?

- Tu parles, Charles ! Vous nous avez fourgué un fauteuil possédé, et je suis sûre que vous étiez parfaitement au courant !, tonna Alix.

- Punaise, et la subtilité, Alix ?! » s’emporta Ophélie.

A cet instant, Corinne fonça sans sommation sur le vieil homme, qui bondit en arrière avec une agilité surprenante. Surprenant aussi fut l'impact contre la lourde console de l'entrée de sa tête. Tête qui s'ouvrit en deux comme une pastèque trop mûre, de manière peu ragoûtante. Alix ouvrit la bouche, Ophélie poussa un faible cri. L'ensemble de ces opérations prit exactement une seconde et dix centièmes. Le vieil homme s'étala à terre : il était mort.

« Meeeeeeeeerde, fit Ophélie, ça y est, on a buté quelqu'un ! »

Mais déjà Corinne contournait le cadavre pour se diriger vers la chambre du défunt. Du repose pieds, elle vint heurter une cloison pratiquée dans la tapisserie. Un panneau coulissa, révélant une véritable montagne de photographies, qui se déversa sur le sol. Sur toutes les photos, la même jeune fille, nue, dans ce même fauteuil roulant.

Alix et Ophélie les contemplèrent épouvantées quelques instants.

- Là, chuchota Ophélie, ton calvaire est fini Corinne, il ne te touchera plus. Rentrons chez nous à présent.

 

 

 


Corinne, chap 3 et 4

 

III

Ophélie était peut-être fatiguée mais elle était bien persuadée d’être une conductrice aguerrie, elle était sûre que ces accidents n’étaient pas de son fait. Alors, elle tenta de les multiplier et de les enregistrer. Tous les jours, munie de sa GoPro, elle sortit dans des lieux publics et des transports en commun bondés afin de reproduire les conditions des premiers incidents.

Cette méthode porta ses fruits : en une semaine, elle avait enregistré quatre altercations. Elle visionnait à nouveau les films lorsque l’évidence la frappa.
Elle fonça dans le salon chercher Alix, qui s’était endormie devant Columbo : « Réveille-toi ! Je t’ai fait un montage de mes accidents. Tu dois absolument regarder ça ! »

Les images des quatre accidents s’enchaînèrent ; deux pieds écrasés, un coup de repose-pieds dans les tibias et une poussée dans le caniveau.
« Mais qu'est-ce qui t'arrive ? grommela Alix, non seulement tu t’amuses à blesser des gens mais en plus, tu les filmes à leur insu ?! c'est totalement illégal ! Vraiment, je ne te reconnais plus ! »

Déjà, elle se levait de sa chaise, visiblement furieuse.
« Attends, laisse-moi une chance ! Regarde ma main sur les vidéos ! »
Intriguée, Alix se rassit, et ce qu’elle vit la laissa pantoise : sur deux vidéos, au moment des accidents, la main d’Ophélie n’actionnait pas la manette mais était sagement posée sur son genou.

« Ok, Corinne a un problème, je vais l’inspecter...
- Attends, il y a plus inquiétant. »

Ophélie repassa les quatre incidents dans leur totalité.
« Palsambleu !, murmura Alix, c’est moi ou à chaque fois ton fauteuil a agressé des foutriquets ?

- Des gros enfoirés, oui ! Regarde, le premier était en train de peloter discrètement sa voisine, le deuxième, tu as vu ?

- Oui, il venait d’insulter une vieille dame qui voulait sa place. Mais le troisième, je vois pas.

- Ah, je sais. On n’entend pas suffisamment sur la vidéo mais je me souviens qu’il était en train de rabaisser sa femme. Franchement, je pense que si le fauteuil ne l’avait pas fait, c’est moi qui l’aurais écrasé.

- Et le dernier était en train de siffler une femme avant d’atterrir dans le caniveau. Ventrebleu Oph, tu possèdes un fauteuil fantôme misandre qui joue les justiciers ?! 

- Je crois bien », chuchota-t-elle.

Alix réfléchit intensément quelques minutes : « Non, c’est n’importe quoi ! Depuis le début, on blague avec cette histoire de fauteuil fantôme et là tu me sors ça ?! C’est impossible, tu as monté toute cette histoire et c’est vraiment le truc le plus dégueulasse que tu m’aies jamais fait ! »

Elle sortit de la pièce en claquant la porte.

IV

Depuis cette soirée, Ophélie faisait des insomnies. Elle avait pris l’habitude de vadrouiller la nuit pendant qu’Alix dormait comme un loir. Elle aimait l’atmosphère de la ville nocturne, les murs de pierre encore tout chauds du soleil de l’après-midi, elle aimait voir les chauves-souris frôler les lampadaires et attraper un insecte en piqué, et elle aimait les slaloms avec son fauteuil-fantôme-misandre de compétition. Elle se disait qu’en plus, à 2 heures du mat’, il n’y aurait personne à blesser dans les rues.

Mais dans toute ville, la nuit, il y a des mecs bourrés qui sortent leur teub pour pisser sur tous les murs. Il fallut qu’elle en rencontre un, et il fallut qu’il la prenne pour cible : « Hé, Roulette, tu t’amuses bien ? Tu roules vite dis, Roulette, t’as pas peur de l’accident ? »

Sans répondre, Ophélie accéléra. Habituellement, 10km/h, en pleine nuit et en pleine cuite, ça dissuadait les déchets de la suivre. Surtout, elle espérait que le fauteuil n'avait pas entendu ça ou le type prendrait cher. Elle ricana nerveusement : elle devenait folle et Alix avait décidément raison de se détourner d’elle.

Subitement, le fauteuil pila net. Projetée en avant, elle se redressa péniblement avant d’inspecter son boîtier de commande. Toutes les lumières étaient éteintes. Elle appuya frénétiquement sur le bouton on/off, en vain.

Elle se retrouvait donc en ville, au milieu de la nuit, sous un lampadaire éteint, incapable de bouger, toute seule. Seule ? Si seulement : elle se demandait où était l’outre à vin qui l’avait abordée, si le gars l’avait suivie, ou s’il s’était étalé par terre en tentant de reboutonner son futal. Cette pensée la rasséréna : après tout, il lui restait son portable. Tant pis, elle allait devoir réveiller Alix. A la deuxième sonnerie, une odeur de vinasse mélangée à celle du vomi frappa ses narines. Oh oh…A la troisième, le propriétaire de ce fumet infect se dressait devant elle. La lumière du téléphone lui permit de distinguer un spécimen peu ragoûtant. La cinquantaine bien tassée, le cheveu rare et plaqué sur le crâne par le sébum, la barbe hirsute et parsemée de morceaux qu’on craignait d’identifier, le type avait visiblement passé les quinze dernières années à tester sa résistance à l’alcool.
« Allô, Oph ? Jarnicoton, tu m’as réveillée ! T’es où… ? »
D’une pichenette, l’individu avait fait tomber le téléphone sur le repose-pieds : « Alors Roulette, t’es en panne ? T’as besoin d’aide ? Moi j’suis un philanthrope tu sais…
Une énorme paluche poilue se posa sur l’épaule d’Ophélie.
« Ôte ta sale patte et ramasse ce téléphone ! grinça-t-elle.
- Tu sais, poursuivit-il comme si de rien n’était, je suis très sensible à la cause des handicapées. Je parie que c’est pas facile pour toi de te faire soulever. Mais moi, j’aime aider ma prochaine, ouais : je vais faire ça pour toi ! »

Entre ses pieds, le téléphone s’éteignit. Le seul espoir d’Ophélie, c’était qu’Alix ait compris ce qui était en train de se passer et qu’elle rapplique avec sa bombe au poivre, grâce à la localisation partagée de son portable. Plongée dans le noir, la jeune femme entendit le cliquetis de la ceinture puis la braguette qui descendait. Certes, elle n’avait pas beaucoup de forces, mais elle était prête à mordre, pincer, griffer ce salopard.

Elle n’en eut cependant pas l’opportunité : alors que le type s’apprêtait à la peloter, Corinne se ralluma pleins phares, et avant qu’Ophélie comprenne ce qui se passait, elle fonçait en rugissant sur son adversaire. Le repose-pieds heurta de plein fouet une paire de tibias. Un horrible craquement résonna dans le silence de la nuit et le type s’effondra en hurlant sur Ophélie. Le fauteuil recula prestement, laissant choir le harceleur, les jambes pissant le sang. Dans la lumière des phares, la jeune femme vit même briller un morceau d’os qui sortait du mollet. Réprimant un haut-le-cœur, elle faisait marche arrière afin de contourner le corps au sol et de fuir, quand les lumières du fauteuil se mirent à clignoter frénétiquement. Il refusa de reculer davantage et rugit à nouveau. Dans les phares, le type sanglotait, recroquevillé au sol.


Incapable de reprendre le contrôle du véhicule, Ophélie tirait frénétiquement son joystick en arrière pendant que le fauteuil fonçait une nouvelle fois. La roue toucha le bras que le type avait dressé pour protéger son visage. Elle patina un moment dessus, arrachant la peau jusqu’à l’os avant de grimper sur le corps, enchaînant les allers-retours frénétiques.

Secouée comme un prunier, Ophélie hurlait. Le fauteuil descendit en rugissant, visant à présent le visage. « Ça suffit ! Bordel, mais ça suffit ! Ça va, il est assez puni comme ça, tu trouves pas ?! »
« Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » brailla Alix, apparue au bout de la rue, un manteau jeté par-dessus son pyjama. Le fauteuil s’arrêta instantanément et Ophélie en reprit le contrôle.
Alix s’approcha du paquet sanguinolent au sol. « C’est toi qui as fait ça, Oph ? 
- Mais non ! C’est ce fauteuil. Il rugissait, il fonçait, frappait toujours. Il voulait le tuer. Tu me crois, hein ?»

Corinne chap I et II

I

« Bon, on va le voir ou pas ? »
Ophélie grimaça : « Je sais pas trop. J’ai un mauvais pressentiment ; et si on se faisait arnaquer ?
- C’est un risque oui, admit Alix, mais le gars au téléphone paraissait honnête, et juste désireux de se débarrasser du fauteuil rapidement, donc à bas prix. Je pense que l’avoir sous les yeux lui rappelle trop de souvenirs.
- Super, je vais poser tous les jours mon postérieur sur le fauteuil d’un mort !
- Et alors, tu crois qu’il va hanter ton cul ? Au moins ça te ferait du changement ! Mais si tu préfères que je pousse ce cul non-hanté pendant encore 18 mois, libre à toi ! »

Ophélie posa les yeux sur le fauteuil manuel de pharmacie miteux qu’elle supportait à grand peine depuis deux mois déjà. Son fauteuil électrique avait rendu l’âme au bout de trois ans et demi. Impossible à réparer, irrécupérable. Et la sécurité sociale finançant un fauteuil tous les cinq ans seulement, elle se retrouvait privée de son autonomie, dépendant entièrement d’Alix pour tout déplacement. Il fallait bien admettre que ça la rendait folle, et que les chances de retrouver un fauteuil électrique d’occasion à sa taille à un prix pareil étaient infimes, voire nulles. Elle soupira : « Très bien, allons voir ce fauteuil hanté ! »

Une heure et un coup de fil plus tard, elles se retrouvaient devant un petit pavillon de banlieue à dix-mille autres pareil : « Un pavillon de banlieue ne peut décemment pas être hanté, impossible ! », affirma Alix.
C’est un vieil homme longiligne et très soigné qui leur ouvrit la porte. Son visage aux traits tirés s’éclaira instantanément lorsqu’il vit les jeunes femmes : « Ah, Alix, ravi de faire votre connaissance ! Et vous devez être Ophélie… » Il la détailla de haut en bas. « Je pense que le fauteuil vous siéra à la perfection ! Entrez, je vous ai préparé du thé et des scones ! » Il les précéda en boitillant.

« Oh, des scones ! J’adore ça ! » babilla Alix, qui poussait une Ophélie visiblement agacée. Elles pénétrèrent dans un salon digne d’une maison de poupée victorienne ; meubles en acajou brillant et lourdes tentures roses qui tamisaient la lumière. Elles s’installèrent autour d’un guéridon fraîchement ciré pour déguster les scones, qui étaient succulents, tandis que leur hôte, l’œil brillant, s’amusait de la gloutonnerie d’Alix. Plus réservée, Ophélie se sentait toujours mal à l’aise. Alors qu’elle inspectait la pièce, son regard tomba sur un drap sombre recouvrant une forme carrée dans un coin. Baissant les yeux, elle remarqua une roue massive dans laquelle un morceau du drap avait été calé. Elle fronça les sourcils. Son hôte le remarqua et tourna la tête en direction du fauteuil : « Ah, je vois que Madame ne se laisse pas distraire de ses objectifs par mes scones ! C’est bien le fauteuil à vendre, il appartenait à ma petite-fille. » Le regard de l’homme se voila.
« Nous vous présentons toutes nos condoléances. » bredouilla Alix la bouche pleine. Un morceau de scone mâchouillé atterrit sur le guéridon. Le vieil homme le contempla un instant avant d’éclater de rire : « Oh, Alix, vous êtes tellement rafraîchissante ! Merci pour votre compassion. » Il sortit de sa poche un mouchoir brodé avec lequel il recueillit soigneusement la miette. « Et si je vous montrais le fauteuil, Ophélie, pendant que votre compagne termine sa collation ? » D’autorité, les mains ridées et caleuses se placèrent sur les poignées afin de pousser Ophélie, qui grimaça. Alix lui lança un regard éloquent, alors elle se laissa pousser par cet inconnu sans protester.

Lorsqu’il souleva le drap sombre cependant, elle ne put contenir son excitation : « Bordel, Alix ! Mais c’est un PF5, la Rolls des fauteuils ! Pourquoi tu m’as rien dit ?!
- Qu’est-ce que j’y connais moi ? grommela Alix la bouche pleine. Toi qui pensais négocier le prix, bravo : c’est mort, maintenant ! »
 Cette fois-ci, le vieil homme ne put contrôler un accès de fou rire. Essoufflé, il parvint à grand peine à articuler : « Pardonnez-moi, je vais devoir monter à la salle d’eau. Profitez-en pour essayer ce joyau. »

Avec l’aide d’Alix, Ophélie se transféra sur le fauteuil. A peine assise, elle poussa un hurlement. « Qu’est-ce qui se passe ? Tu es blessée ? s’alarma Alix.
- Non ! Ce coussin air est incroyablement confortable : plus jamais j’aurai mal aux fesses, tu comprends ? Plus jamais ! Et le fauteuil, le fauteuil ! Mais il est pile à ma taille, tous les réglages sont impeccables !
- Ouais mais tu sais, c’est celui d’une morte !, la nargua Alix.
- Rien à faire ! Allez, je l’allume ! »

Le fauteuil émit un bip discret et la lueur verdâtre du voyant de batteries éclaira le visage d’Ophélie pendant qu’elle testait les diverses fonctionnalités, en poussant chaque fois des jurons d’excitation.
« Tout semble marcher ; je le fais rouler un peu. »
Elle actionna le joystick. Le fauteuil avança de quelques centimètres avant d’émettre un grognement lugubre et de s’immobiliser.
« Merde, c’était trop beau… » soupira Ophélie, abattue.
« Calme-toi, la drama-queen ! » lança Alix en se saisissant du drap sombre dans lequel s’était entravée la roue.
Méthodique, elle le dégagea soigneusement sans le déchirer.
« C’est fou ça : le drap était vraiment entortillé dans la roue. Essaie encore ? »
Le fauteuil sembla bondir et fonça sur elle avant de piler net. Le repose-pieds métallique s’arrêta à quelques millimètres de ses chevilles.
« Mais ça va pas ? Maîtrise ta monture, Oph ! Si tu veux ramener cette chose à la maison, faudra peut-être que tu prennes des cours de conduite, avant ! »

Ophélie marmonna de vagues excuses, vexée que sa compagne remette sa conduite en question. Elle réduisit néanmoins sa vitesse et fit le tour de la pièce sans encombre.
« Alors, il vous plaît ? » Derrière Alix, sur la troisième marche de l’escalier, s’était matérialisé le vieil homme.
« Vous plaisantez ? s’enthousiasma Ophélie, je l’adore !
- Vous savez quoi, Mademoiselle ? Votre amie et vous m’avez fait le cadeau le plus précieux du monde : vous m’avez prouvé que j’étais encore capable de rire. Alors, le fauteuil est à vous. Partez, à présent. »

Alix eut à peine le temps de replier le fauteuil manuel et de le prendre sous un bras que les deux jeunes femmes se retrouvèrent dehors.
« C’était bizarre, non ? fit remarquer Alix.
- Très bizarre. Et mélodramatique. J’y crois pas une seconde à son histoire de rire. C’est quoi le piège ? Tu crois que le fauteuil est rempli de coke et que je sers de mule ? »
Alix haussa les épaules : « Alors on va le démonter et passer une bonne soirée ! Allez, viens. »

II

« Tu vois quelque chose ? demanda Ophélie, juchée tout en haut du vérin, remonté au maximum.
- Rien du tout. J’ai jamais vu un fauteuil aussi propre franchement. Corinne est nickel.
- Corinne ?
- Ca lui va bien, non ? On dirait qu’elle sort d’usine : les réglages me semblent nickel, tous les roulements sont parfaitement graissés. Ton petit vieux devait s’y connaître et être totalement maniaque.
- Alors on fait quoi ?
- T’as qu’à appeler les flics pour leur raconter qu’un horrible petit vieux en deuil t’a fait un trop beau cadeau et que tu trouves ça suspect.
- Très drôle, grinça Ophélie.
- Ok. Alors profite de ta chance et arrête de te mettre la rate au court-bouillon ! »

Ophélie sourit ; elle adorait quand Alix s’énervait et utilisait des expressions vieillottes. Sans doute avait-elle raison, c’était un coup de chance et il fallait le savourer.

Alors, elle savoura. Elle piqua des sprints dans la rue, une Alix essoufflée à ses côtés, elle utilisa le « lift » pour attraper en hauteur une dizaine de conserves dont elles n’avaient aucun besoin, elle profita de la fonction « couchée » pour faire des siestes, elle monta et descendit à la chaîne des trottoirs et fit des slaloms la nuit dans les rues piétonnes de la ville.

Corinne fonctionnait parfaitement, et pourtant, à plusieurs reprises cette semaine, il y eut des ratés. D’abord, alors qu’elle pensait l’avoir sécurisé et éteint dans le bus, elle avait roulé sur le pied d’un type odieux, qui avait fait un esclandre. Une autre fois, au beau milieu du passage piéton, elle était soudainement repartie en marche arrière et avait fait choir un homme âgé. Enfin, le fauteuil s’était rabattu trop tôt alors qu’elle doublait un homme sur le trottoir et elle l’avait lourdement heurté sur le flanc, l’envoyant valser contre le mur. 

Ces incidents l’angoissaient beaucoup. Chaque fois, elle avait eu l’impression de perdre le contrôle de sa monture. Après en avoir inspecté la mécanique et l’électronique, Alix s’était gentiment moquée d’elle : « Corinne est en pleine forme mais peut-être que c’est toi qui devrais faire un petit check-up en fait. Tu me sembles fatiguée. »

samedi 13 janvier 2024

Etre mère en fauteuil roulant

 Être mère en fauteuil roulant c'est difficile, non en raison du handicap mais en raison du manque de reconnaissance de la société. Déjà, la plupart du temps, notre grossesse nous est un peu volée parce que très médicalisée avec parfois des réactions de panique de la part des médecins ("Vous êtes enceinte de 4 mois?! Ah mais ça va pas être possible !") mais aussi parce que la plupart des gens n'arrive pas à concevoir qu'on puisse tomber enceinte. Donc on se balade avec notre gros bide, toutes fières et personne ne pige qu'on est en cloque. On en est presque à souhaiter que des boulets viennent tripoter notre ventre tellement on a besoin de se sentir légitimées en tant que femme enceinte. 

Après la naissance aussi, on est invisibilisées en tant que mères.

Si on se promène avec notre enfant et une autre femme, on peut être sûre que cette autre femme sera automatiquement considérée comme la mère et jamais nous. Même si cette femme a 70 ans, même si elle a un physique totalement opposé à celui de l'enfant. Déjà, c'est bien frustrant.

Mais il y a bien sûr aussi les discriminations. Les questions intrusives parce que les gens pensent qu'on ne sera pas capables de s'occuper de notre enfant, l'infantilisation etc.

On sait qu'on sera dix fois plus jugés et surveillés qu'une famille avec des parents valides alors on est aux aguets. On traque la saleté sur le vêtement, la morve, la propreté des ongles, la qualité des chaussures...parce qu'on sait que dans certains cas, cette surveillance qu'on subit peut mener à des signalements, à des emmerdes et à des drames terribles. Oui, parce que les enfants d'handicapés sont les premiers à se retrouver placés. Pour Rappel, le taux d'enfants placés dont l'un des parents est handicapé est de 33% contre 0,16% pour des parents valides...

Donc en bref, à chaque fois que mon statut de mère est reconnu, j'en peux plus de bonheur. L'autre jour, mon mari et ma fille sont venus me chercher au lycée. Mes élèves les ont aperçus et j'étais trop fière. J'attends avec impatience mon collier de nouilles de la fête des mères.

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