mardi 23 décembre 2025

Aspirine et vaines roulettes

 

Aspirine et vaines roulettes

Tu trouves que les handicapés font tache dans ton cabinet médical flambant neuf ? Voici quelques bons conseils testés et désapprouvés par ta chroniqueuse préférée pour les bouter promptement hors de chez toi.

Cher ami du corps caverneux euh, du corps médical, nous le savons tous : ton métier est éprouvant. Tu te lèves tôt, te couches tard, tu es confronté/e à la maladie, la mort et même aux fistules anales ! Tu dois prendre seul/e des décisions cruciales et seul/e, tu en assumes les conséquences. Pourtant, tu te passerais bien de certains patients, chronophages et déprimants…j’ai nommé nos amis handicapés. Chaque année au moment du Téléthon, alors que tu t’apprêtes à claquer en toute insouciance ton blé dans de somptueux cadeaux, ils débarquent à la télé et te culpabilisent avec leurs grands yeux pleins d’espoir, leurs petites mains atrophiées pendant comme celles de Mr. Burns, leurs jambes maigres aux genoux cagneux. Déjà ça te fout le bourdon mais quand ils débarquent dans ton cabinet, c’est encore pire et en plus, tu te mets à fredonner du Hugues Aufray, du Frédéric François ou d’autres chansons ringardes qui passent au Téléthon. Bref, ta vie est un enfer !    

Heureusement, Tata Sushi est experte en la matière. Vois-tu, je fais moi-même partie de ce cercle pas très fermé des myopathes de France et, suite à ma longue expérience avec le corps médical, je peux t’indiquer les meilleurs trucs pour dissuader les personnes handicapées de venir te voir. Toutes ces méthodes ont été dûment testées sur ma petite personne et garanties handicaped-proof.

1/ Le collège d’experts

La meilleure manière d’effrayer les handicapés est de rassembler ses troupes en une équipe pluridisciplinaire (en plus, c’est très à la mode).        
Trouve-toi deux copains sadiques et convoquez votre myopathe à neuf heures précises pour un bilan type contrôle technique. Faites passer le patient à quinze heures, pas plus tôt ; ça ne ferait pas sérieux, les plus grands spécialistes sont également les plus occupés.
Ordonnez-lui de se mettre en zlip et consultez longuement son dossier médical tandis qu’il grelotte. Tournez-vous ensuite vers lui pour l’ausculter mais prenez soin de ne jamais vous adresser directement à lui (on sait jamais, cette saloperie de myopathie, si ça se trouve, c’est contagieux !). Veillez à toujours utiliser la troisième personne du singulier : « Alors, il/elle se sent bien aujourd’hui ? » Faites des blagounettes sympa pour détendre l’atmosphère, par exemple, testez systématiquement les réflexes de la personne alors que vous savez très bien que sans muscles, il n’y a pas de réflexes. Ponctuez votre acte d’un hilarant : « Avec lui/elle au moins, je ne risque pas de me prendre un coup de pied dans les parties ! » Partez d’un grand éclat de rire et ébouriffez les cheveux de votre patient qui ne pourra lever le bras assez haut pour se recoiffer.
Incluez impérativement une doctoresse dans votre collège d’expert ; son rôle consistera à regarder d’un air inquisiteur dans la culotte de vos patientes tout en commentant : « Huuum, intéressant. Elle est réglée ? »     
Il est préférable que le troisième toubib, lui, ne fasse rien. Il doit avoir des airs de Christopher Lee car il s’agit du vieux sage de l’hôpital. Son rôle consistera à contempler la scène, assis à son bureau sans mot dire, mains croisées.  De temps en temps, il se passera la langue sur les canines tout en lançant un sombre regard vers le patient.
Une fois celui-ci ausculté, éloignez-vous un peu, faites des messes basses en jetant de temps en temps des coups d’œil suspicieux à votre patient toujours en zlip.  
Après dix minutes, revenez à votre patient, étonnez-vous qu’il ne se soit pas rhabillé : « Ah bon, on ne lui avait pas dit de le faire ? » et proposez-lui une petite intervention chirurgicale de huit ou dix heures. Détendez encore une fois l’atmosphère en ajoutant : « Il/elle comprend, cette opération est importante : j’ai ma piscine à creuser avant l’été moi ! »
Partez à nouveau d’un grand éclat de rire et libérez votre patient qui ne devrait vraisemblablement plus jamais revenir !

2/ Le ping-pong de spécialistes

Voilà un petit jeu très amusant pour toi, ami spécialiste. Les myopathes souffrent souvent de diverses pathologies, ce qui est très pratique pour toi. Tu es neurologue ? Réponds à toutes les questions du patient par une incertitude des plus fermes et conclus le rendez-vous par un : « Vous devriez plutôt voir le pneumologue/ le cardiologue/ le médecin rééducateur… » (raye les mentions inutiles) « …Lui, il saura ! »
Et quand ton patient se rendra chez le pneumologue/ le cardiologue/ le médecin rééducateur… , le digne praticien répondra à son tour à toutes ses questions par : « C’est plutôt le neurologue qui pourra vous renseigner à ce sujet. Je vous conseille de prendre un rendez-vous. »
Ainsi vous êtes sûr de ne pas revoir votre myopathe avant dix ans !

3/ Un corps souffrant

Tu es seul/e dans ton cabinet généraliste? Qu’à cela ne tienne ; tu peux toujours bouter les myopathes hors de ton antre en appliquant quelques règles très simples.  

La plus évidente est la suivante : interdis-toi toute visite à domicile (après tout, il y a S.O.S médecins pour ça !) et installe ton cabinet dans un vieil immeuble des plus étroits, tout en haut d’un escalier en colimaçon. Depuis ce rempart infranchissable, tu t’éviteras la visite de tout myopathe indésirable.

Ton cabinet est accessible ? Dommage ! Mais ne désespère pas, j’ai LA solution ! Ne considère jamais la personne handicapée comme une personne mais seulement comme un corps immuablement souffrant.
Par exemple, lorsque celle-ci entre dans ton cabinet, lance-lui : « Alors, où avez-vous mal aujourd’hui? » Si la personne n’a pas mal, insiste lourdement et développe une passion dévorante pour les escarres: « Mais si enfin, dans votre état…avec ce positionnement…Vous avez forcément des escarres ! » Si la personne nie, traite-la de menteuse et exige à hauts cris de voir son fessier (même et surtout si ton myopathe consulte seulement pour un bête rhume). Une fois le fessier longuement examiné et l’absence d’escarres constatée, prescris moult crèmes, pansements et coussins anti-escarres ainsi que des bas de contention pour que la personne ait l’impression d’avoir quatre-vingts ans.        

Plains-toi ensuite abondamment du fait que tu passes de longues heures assis/e à ton bureau pour faire des papiers en précisant que la position assise est la plus dangereuse qui soit, favorisant accidents cardiaques, thromboses ou cancers du côlon. Une position mortelle quoi !

4/ Un esprit souffrant

Applique toujours le principe : « Un esprit malade dans un corps malade », montre bien à ton patient que sa vie est merdique, qu’elle mérite à peine d’être vécue et oriente toujours tes questions sur son mal-être.        

Si ton myopathe déclare que tout va bien, c’est qu’il est dans le déni. Rappelle en détail ses conditions de vie déplorable : « Aaaaah, ma pauvre petite dame, vous êtes bien à plaindre, clouée à vie dans ce fauteuil. Vous avez du courage! Avez-vous vraiment réalisé que jamais vous ne pourrez participer à une compétition de surf ? Moi j’adore le surf, c’est ma vie ! »

Si ton myopathe est en couple, esbaudis-toi avant d’enchaîner : « Ah, et votre conjoint/e, il a quel handicap ? Aucun ?! Ah tiens ! Faudra me l’envoyer ! »

Si ton myopathe travaille, zyeute-le de haut en bas, pousse un profond soupir et lance : « Oui, c’est bien…Mais en serez-vous capable encore longtemps ? »

Après toutes ces saillies, ton patient devrait se mettre à pleurer. Si c’est le cas, profites-en pour l’expédier chez le psy. S’il ne le fait pas, c’est qu’il est dans le déni, c’est très grave : envoie-le chez le psy !

4/ Et la gynécologie dans tout ça ?

Tu es gynécologue ? Grand bien t’en fasse, tu ne seras pas trop embêté/e car seulement dix pour cent des femmes handicapées consultent.

Néanmoins, si tu en trouves une dans ton cabinet, commence par renifler bruyamment : « Je fais pas ça moi les handicapées. Vaudrait mieux aller aux urgences ; là-bas ils se mettraient à quatre ou cinq pour vous tenir et vous examiner ! »

Si malgré tout la personne insiste pour se faire examiner, obtempère, chausse une lampe frontale et, petit bonus (même si j’avoue que cela ne m’est encore jamais arrivé pour le coup) éclate de rire en plein frottis si la patiente déclare avoir une vie sexuelle. Ca devrait la calmer pour un moment cette effrontée !

Voilà pour ce petit tuto très tiré de faits réels. Crois-moi, si tu suis mes conseils à la lettre, plus aucune personne handicapée ne devrait franchir le seuil de ton cabinet et tu auras une paix royale ! A ton service !

La mystérieuse affaire du cadavre égaré chapitre 3 (fin)

 

III

La « piaule » du maire était en réalité une immense demeure coloniale, se dressant au bout d'une allée de chênes centenaires, perchée au haut de ses colonnes néo-grecques.
Le porche abritait une volée de marches, et Laura ne pouvait s'empêcher de jeter alternativement des coups d'œil inquiets en direction des marches puis de Selma. Mel s’en amusa : « Ne t'inquiète pas pour elle : elle se débrouille ! »

Selma ne s’en aperçut pas, concentrée sur la maison et son architecture, estimant la taille des pièces et du terrain à fouiller. Elle actionna machinalement ses réacteurs pour passer les marches et enclencha la caméra de sa puce pour ne rater aucun détail.

Laura ouvrit la porte et les trois femmes pénétrèrent dans un hall circulaire de marbre blanc peuplé de statues grandeur-nature du maire dans les oeuvres les plus marquantes de sa vie, de sa victoire du championnat de rugby en tant que pilier gauche, en passant par l’ouverture de sa première usine de droïdes (« Ironique pour un mec se méfiant de la technologie », songea Selma), jusqu’à son élection de maire, représentée par l’écharpe et la clef de la ville, sculptées dans le marbre.

« Pas de statue représentant votre mariage ? demanda Selma

-       Vous plaisantez ? Ma présence gâcherait le tableau. » répondit amèrement la jeune femme.


Selma avançait, touchant distraitement les statues et cataloguant photos, diplômes et tableaux de Ralf Utrillo au mur.

-       Et si nous examinions tout de suite le lieu du crime ? lança-t-elle gaiment.

 

Laura pâlit : « Après la salle à manger, première porte à droite. »

Les trois femmes traversèrent l’élégante pièce tout en longueur, acajou au mur, parquets en chêne brut, meubles chippendale et bouquets frais déposés sur une immense table tendue d’une nappe en tissu naturel de couleur blanche. Selma actionna la caméra placée au bout de sa chaussure qu’elle passa négligemment sous la table. Toujours aucun cadavre.

Laura ouvrit la porte battante de la cuisine et s’arrêta sur le seuil, tremblante. Mel la prit dans ses bras pendant que Selma les bousculait pour pénétrer dans la pièce. Elle avait activé ses réacteurs pour voleter et éviter de contaminer la scène de crime avec ses roues. La pièce était étincelante, elle brillait d’un état singulier comme si une armée d’employés avaient passé la nuit à la briquer. C’était une immense cuisine à l’ancienne : plan de travail massif en marbre blanc au centre, des tabourets de velours blanc bien rangés autour pour un repas sur le pouce. Le long des murs était alignée la parfaite panoplie de la ménagère des années 50 : fours et cuisinières à gaz, frigo américain, tiroirs dégueulant d’ustensiles rutilants et grille-pain dans le coin gauche.

Selma s’approcha : « C’est près du grille-pain qu’il vous a agressée ? » Sur le seuil, Laura acquiesça. Selma essaya plusieurs filtres de détection de fluides corporels qui ne révélèrent rien. Elle avisa le lot de poêles en fonte accrochées au mur. La plus petite était manquante.

-       Laura, quand vous avez frappé votre mari, c’était avec la petite poêle à frire, non ?

-       Comment le savez-v…Oh non ! Elle a disparu aussi ! Mais vous me croyez, n’est-ce pas ?!

-       Bien sûr, la rassura Mel, on va poursuivre nos recherches.

-       Euh, moi, je serais moins catégorique : regarde-la, elle doit faire cinquante kilos, et son mari cent, cent-vingt ? Elle ne dispose d’aucune technologie pour l’assister : ni droïdes, ni réducteurs de pesanteur, ni bras robotiques…Et pas d’amis je suppose ? Cette enflure vous a coupée de toutes vos relations antérieures, non ? Comment veux-tu qu’elle ait déplacé le corps ? En plus, je viens de recevoir ses analyses : il y a plus d’anxiolytiques et d’euphorisants que de sang dans son organisme mais ses mains sont parfaitement manucurées, aucune blessure, aucune trace de sang de son époux, aucun signe qu’elle ait déplacé un corps. Et si elle avait pris ses rêves de haine contre son horrible mari pour la réalité ? Et si cet abruti était juste en déplacement ?

 

Laura se redressa subitement, une rage glacée au fond des yeux : « Ecoute, ma ptite : tu as compris que j’étais une chiffe molle, une pauvre loque manipulée par son mari, mais ce matin-là, en ne me laissant pas mourir, en tuant cette ordure, j’ai enfin réussi à me libérer et je t’interdis de me retirer ça ! Je sais ce que j’ai fait ! »

Selma se racla la gorge : « D’accord, je suis désolée…Vous voulez bien nous montrer votre chambre ? »

Laura et Ralf faisaient chambre à part. Celle de Laura se trouvait au rez-de-chaussée, face un jardin merveilleux planté de rosiers multicolores. Selma la fouilla minutieusement et utilisa à nouveau tous les filtres à sa disposition pour détecter des substances organiques, en vain. Dans le placard, elle dénicha une trappe sous le parquet : « Tiens tiens ! ».

Laura rougit violemment. Dans la cache, Selma trouva le vieux carton d’un simulateur d’ambiance vide, à l’exception d’un carnet et d’un stylo.

« Votre moyen de vous évader de cette prison ? »

Laura acquiesça. La détective rangea délicatement la boîte à son emplacement et referma la trappe.
La salle de bain attenante révéla un assortiment complet d'antidépresseurs et d’euphorisants, mais pas de cadavre.

Selma haussa les épaules et le petit groupe poursuivit sa visite.

Au rez-de-chaussée, il y avait encore une bibliothèque garnie de reliures vides (« Ralf n’aimait pas lire mais trouvait ça esthétique. »), une luxueuse salle de bain d’invités encore en marbre, un immense salon doté d’un piano mécanique et le bureau de Ralf, dépotoir de factures, discours et magazines cochon. Selma ouvrit un grand placard intégré au mur. A l’intérieur se trouvait un droïde garde du corps, la version gorille qui pète les dents, mais plié en quatre et tassé au fond d’une étagère. Selma se tourna vers Laura : « Je croyais que votre mari détestait la technologie !

-       C’est vrai : ce garde du corps lui est imposé par sa fonction de maire. En principe, Ralf a l’obligation de le laisser allumé et de l’emmener dans tous ses déplacements. Mais comme d’habitude, mon mari n’en a fait qu’à sa tête et a fait déconnecter son droïde. 

-       Vous permettez que je vérifie ? »


Le bras robotisé de Selma se déplia et retira aisément le cache sur la nuque du robot. « Le câble d’alimentation a bien été sectionné. » Avant de refermer la porte du placard, elle passa un doigt sur le droïde et l’étagère.

« Bien, et si nous allions au premier ? Je me sens comme une acheteuse en pleine visite d’une maison-témoin. J’adore cette enquête ! », lança Selma depuis les escaliers.

A l’étage se trouvaient trois immenses chambres et deux salles de bain, toutes désespérément propres, à l’exception de la chambre de Ralf, répugnant foutoir: « Je n’avais pas le droit d’y entrer, pas même pour y faire le ménage, révéla Laura. Ça me désolait un peu ; j’aime que tout soit propre et bien rangé. Et en même temps, vous avez vu toute cette crasse ? Jamais je n’en serais venue à bout ! Alors je préférais faire l’autruche et me persuader que cet endroit n’existait pas dans la maison… »

Dans le couloir, Selma pila net. Les deux femmes derrière elle se cognèrent à son fauteuil : « Hey, fais attention ! » gronda Mel en frottant son nez endolori. Mais Selma ne l’entendait pas : elle fonçait en direction de l’escalier : « Suivez-moi, je sais où se trouve le corps ! »

Mel et Laura la suivirent en courant jusqu’à la cuisine : « Mais enfin, on a déjà fouillé cette pièce de fond en comble ! s’exclama Mel.

-       Tut tut, laisse-moi faire mon discours de détective, tu veux ?

-       Tu es vaniteuse et tu lis trop de vieux polars…

-       Si tu veux. Mesdames, si nous sommes réunies aujourd'hui en ces lieux, c'est que les apparences sont souvent trompeuses. On ne peut s’y fier, vous savez : le commun des mortels voit en moi une victime, une malade souffreteuse, et en Laura une femme puissante et heureuse, mariée au personnage le plus important de la ville. Durant toutes ces années, Laura a tenté de se persuader que c’était vrai. Belle maison, beau jardin, rien qui dépasse ! Mais ce matin, elle s'est enfin libérée du cauchemar dans lequel elle vivait, en tuant son persécuteur. Elle s’est libérée oui, mais pas son subconscient, pas encore du moins. En trouvant son mari mort sur le sol, elle nous l'a dit : son premier réflexe a été de nettoyer ce carnage, de cacher cet événement sous le tapis, de « faire l’autruche ». Mais, comme je l’avais deviné, la tâche était insurmontable sans aide pour une femme de son gabarit. Alors, assommée par le cocktail de médicaments qu’elle avait ingéré, elle est allée dans sa chambre et elle a pris…ceci !

 

D’un geste théâtral, Selma recula l’un des tabourets du plan de travail. Un petit objet ressemblant à un frisbee y était posé.

« Merde alors !, chuchota Mel.
- Hé oui, elle a recréé l’image de sa cuisine impeccable grâce à son simulateur d’ambiance, un objet qu’elle cachait à son mari, pourfendeur de toute technologie, et qui lui permettait d’oublier son quotidien, objet qui lui as aussi permis de se débarrasser de ce cadavre si encombrant et du chaos dans sa cuisine. Bien sûr, ce n'était pas une solution durable, ni rationnelle, mais cela a suffi à apaiser son subconscient et à lui procurer un sommeil réparateur. Pourtant, regardez… »

Selma appuya sur l'interrupteur du petit appareil. Aussitôt, l’image iridescente de la cuisine parfaite s'effaça pour laisser place à un véritable champ de bataille. La pièce était maculée d’épices, de morceaux de toats, de pots, d’assiettes brisées et de sang. Les trois femmes s’approchèrent prudemment. Dans le coin gauche, au pied du grille-pain, le cadavre de Ralf attendait sagement d’être retrouvé.

« C’est quand même bête d’avoir enclenché mes réacteurs et d’avoir fouillé cette pièce en voletant. Si j’étais restée au sol, j’aurais immédiatement roulé sur le verre cassé et compris plus tôt…

-       Que fait-on à présent ? murmura Laura.

-       À présent, tu n'es plus seule, répondit Mel. Alors nous allons t'aider à tout nettoyer et à faire passer la mort de ton mari pour un accident. Selma est détective, et elle a lu tous les vieux polars : ça sera facile pour elle !

-       Et ensuite, que vais-je devenir ?

-       Facile, rétorqua Selma, vous allez jouer les veuves éplorées en public, vous reconstruire en privé. Trouver un petit hobby pour vous occuper, ça vous aiderait aussi, je pense. Il paraît qu’une place de maire vient de se libérer… »

 

 

 

lundi 22 décembre 2025

La mystérieuse affaire du cadavre égaré chapitre 2

 

II

Mel et Selma rejoignirent le bureau aussi vite qu’elles purent. Dix minutes plus tard, une femme apparut au coin de la rue, frêle silhouette à la démarche incertaine, affublée d’un imper et d’un chapeau, comme une caricature de privé du XXe siècle. Agacée, Selma soupira.

Les portes s’ouvrirent devant la femme, et tandis qu’elle s’asseyait sur la chaise, les vitres du bureau s’opacifièrent instantanément. C’est alors qu’elle retira son accoutrement. Selma étouffa un juron. Le visage de leur cliente n’était que plaies et boursouflures, son cou était recouvert d’ecchymoses.

Mel ouvrit un tiroir et en tira un spray marqué d’une croix rouge : « Je peux ? ». La cliente croassa en guise d’assentiment, laissant Mel vaporiser un liquide sur son visage et dans sa gorge. La substance grésilla une minute, provoquant une plainte de la cliente. Mel lui tendit une serviette humide. Une fois essuyé, le visage ne présentait désormais plus de traces de violences.

« Merci, soupira la femme d’une voix claire, j’avais épuisé ma dose mensuelle de spray guérisseur. Cela aurait paru suspect si j’avais tenté de m’en procurer un autre. »

C’est alors que Selma la reconnut. Laura, l’ex de Mel, son amour de la fac, qui l’avait quittée subitement pour un type plein aux as et qui lui avait brisé le cœur. La jeune femme sentit un poids dans sa poitrine. Elle se concentra sur la parole de Laura, entrecoupée de sanglots.

« Je suis désolée de te mêler à tout ça, surtout après tant d’années sans donner de nouvelles. Mais… j’ai réalisé que je ne pouvais faire confiance à personne. Sauf à toi. Et ton agence a bonne réputation : j’ai même une amie qui a fait appel à toi et…

-       Venez-en au fait, l’interrompit sèchement Selma, ici vous payez à l’heure ».

Laura lança un regard outré à Mel : « Non, répondit-elle, je ne te facturerai pas, mais oui, viens-en au fait. Tu peux lui faire confiance, même si elle n’a aucun savoir-vivre. »

La jeune femme hésita : « Tu veux dire que c’est ELLE ta détective ?! » Son regard s’attarda sur le corps atone de Selma. « Je veux dire… 

-       Quoi ? J’ai pas l’air compétente ? gronda Selma.

-       Euh, si, bien sûr ! Et c’est important la diversité, que des gens comme vous exercent un métier et… »

Sa voix s’éteignit dans sa gorge face au regard hostile de Selma.

Mel soupira : « On comprend pourquoi c’est moi qui suis chargée de la relation clientèle ! Allez, Laura, raconte-nous, je t’en prie. »

La jeune femme prit une grande inspiration avant de lâcher : « J’ai tué mon mari ce matin.

-       Si c’est lui qui vous a mise dans cet état, c’est pas un mal ! », grogna Selma.

Mel lui balança un coup de pied.

« Sérieusement, Mel ?! Bon, ma p’tite dame, appelez les autorités, racontez-leur qu’il s’agissait de légitime défense et tout se passera bien. Je vous raccompagne ? »

Laura baissa les yeux.

« Bordel, Selma, t’en rates pas une ! T’es vraiment épaisse pour une détective ! Tu sais qui était son mari ? C’était Ralf Utrillo !

-       Merde, le maire ?

-       Oui !

-       Le super-flic ?

-       Mais oui !

-       Qui a donné les pleins pouvoirs aux keufs de la ville ? Qui a autorisé la torture cérébrale ?

-       Sérieusement ?! »

 

Selma se tourna vers Laura : « Chapeau Madame : vous êtes sacrément dans la merde mais vous avez rendu un grand service à l’Humanité !

-       Il y a pire, murmura Laura en se tordant les mains. »


Selma et Mel retinrent leur souffle.

-       …J’ai…j’ai perdu le corps. Je ne sais pas où je l’ai mis. 

-       Mais enfin Laura, un corps, c’est pas comme des clés de bagnole ! Comment avez-vous pu le paumer ? »

Mel balança un nouveau coup de pied avant de demander doucement : « Et si tu reprenais depuis le début, Laura ?

-       Ça s’est passé pendant le petit-déjeuner. Ralf et moi…enfin Ralf…se méfie de la technologie. Il voulait fliquer tout le monde mais refusait d’introduire des appareils connectés chez nous. Il n’avait même pas de puce implantée. Ça veut dire que c’est moi qui fais la cuisine à l’ancienne, sur le feu. Je crois que c’était aussi une manière de me tenir occupée, de m’enfermer à la maison, de m’empêcher de réfléchir…

Bref. Ce matin, j’ai brûlé ses toasts. C’était la deuxième fois cette semaine, et c’est un homme qui ne tolère pas deux fois la même erreur. Il était furieux : il a décrété que j’avais décidé de lui pourrir son week-end, ses rares jours de repos. Il a balayé mon tabouret, il m’a jetée à terre, et il m’a donné de grands coups de pied dans le visage. Je lui ai dit que je n’avais plus de spray guérisseur, que mon visage tuméfié ferait découvrir à ses administrés SON vrai visage, que sa carrière serait finie.

Il a arrêté de frapper immédiatement, il m’a prise par la main et m’a relevée. Il m’a répondu qu’il savait, qu’il savait qu’un jour je le trahirais. Alors il a mis ses mains autour de mon cou, et il a serré.

J’ai essayé de me débattre, mais il était tellement fort ! Ça l’a tout de même agacé : il m’a plaquée contre le plan de travail de la cuisine et il a continué à serrer. J’étais au bord de l’asphyxie quand mon bras a heurté la poêle en fonte qui qui m’avait servi à cuisiner ses œufs brouillés. Alors je l’ai attrapée et je l’ai abattue de toutes mes forces sur sa tête. Ensuite, je crois que je me suis évanouie.

Quand je me suis réveillée, il était couché face à moi et me regardait fixement, les yeux grand ouverts, avec ce petit air cruel et moqueur que je lui connaissais si bien. Mon premier réflexe a été de protéger mon visage en m'excusant. Mais il ne bougeait pas et ses yeux ne cillaient pas. J’ai mis longtemps à comprendre qu'il était mort. Plusieurs minutes, jusqu'à ce que je voie le filet de sang qui coulait de son crâne.

Alors je me suis levée et je me suis dit que tout était en désordre, que je devais nettoyer ma cuisine, que si Ralf voyait ce bazar…C’est là que j’ai réalisé. J’ai craqué, je me suis mise à pleurer, à hurler. J’ai pris un cachet de Xorax pour me calmer et j’ai dormi quelques heures. Quand je me suis réveillée, je suis retournée à la cuisine en tremblant mais le corps n’était plus là et tout avait été nettoyé. Je crois que je n’avais jamais vu ma cuisine aussi étincelante. J'ai été prise d'une sorte de frénésie et je me suis mise à courir dans toute la maison pour retrouver le corps. En vain bien sûr. Je ne sais pas quoi faire : lundi, tout le monde se demandera où est le maire. Que faire si je ne retrouve pas le corps ? Et que faire si je le retrouve ?

 

Elle mit la tête entre ses mains et commença à pleurer : « Je suis perdue ! ».

-       C'est plutôt lui qui est perdu, ricana Selma avant de se ressaisir. Votre mari étant réfractaire à la technologie, je suppose que vous n'avez aucune caméra de surveillance dans votre maison.

-       Aucune.

-       Vous y vivez seuls tous les deux ? Pas de droïdes domestiques je suppose, mais des employés de maison peut-être ?

-       Non, Ralf est trop parano pour ça, et puis c'est moi, son employée de maison…

-       Qu'indique votre puce de localisation ?

-       Que je n'ai pas bougé de chez moi.

-       Une personne aurait-elle pu pénétrer dans votre domicile pendant votre sieste ?

-       Je ne pense pas… toutes les portes et fenêtres étaient verrouillées, aucune n'a été forcée.

-       Donc le corps doit encore se trouver à votre domicile…Vous me permettez de faire des clichés de vos mains ainsi que des prélèvements ?

 

Laura acquiesça. Selma sortit donc de son accoudoir un sachet à l'ancienne : cure-dents, seringues, coton-tige, tubes à essai… Elle fit les prélèvements d'une main experte et les déposa dans une centrifugeuse du laboratoire adjacent.

-       Très bien, j'aurai les résultats dans une demi-heure. En attendant, et si on allait voir à quoi ça ressemble, la piaule d’un maire ?

dimanche 21 décembre 2025

La mystérieuse affaire du cadavre égaré chapitre 1

 

I

Selma s’emmerdait. Trois heures qu’elle planquait en face de la chambre 228 de l’Asgard Hôtel et rien ne bougeait. Ses yeux étaient secs comme une biscotte d’hôpital à force de fixer la petite pièce aux draps d’un blanc douteux dans ses lentilles-espionnes. Elle dézooma un peu, clignant des yeux pour les humidifier. C’est bien sûr ce moment-là que choisit le couple pour pénétrer en trombe dans la chambre, en un tourbillon de baisers désordonnés, de vêtements froissés et de tripotage sans équivoque. Elle zooma à nouveau et lança l’enregistrement juste à temps : l’homme descendait déjà le store en même temps que la femme sa braguette.

« C’est dans la boîte ! s’exclama la détective.

-       J’ai vu ça en direct sur mon écran, Selma. Joli flag…que tu as failli louper, rétorqua Mel. »


Selma grogna : « C’est facile pour toi de critiquer alors que tu passes ta vie au bureau, le cul vissé sur ta chaise !

-        Techniquement, toi aussi, ma belle ! Allez, j’envoie les images à la cliente et je te paie un verre au Volo dans dix minutes ! »

 

Selma sourit : malgré ses remontrances, Mel était de bonne humeur, la soirée s’annonçait prometteuse. Elle s’avança vers le bord de la terrasse et plongea dans le vide. Aussitôt, les réacteurs de son fauteuil high-tech s’enclenchèrent, la déposant en douceur sur le trottoir, quinze mètres plus bas, sous le regard effaré des passants. Elle soupira ; être myopathe non traitée en 2053, c’était comme être une foutue licorne. La thérapie génique, couplée pour les patients les plus âgés, à certaines opérations, avait « corrigé » la plupart des maladies génétiques invalidantes. Déjà adulte lorsque ces techniques avaient été mises au point, ses muscles avaient fondu, ses membres avaient subi des rétractions et s’étaient repliés sur eux-mêmes. Pour devenir valide, il lui aurait fallu prendre à vie de lourds traitements, subir des opérations multiples, notamment briser chacun des os de ses bras et de ses jambes afin de les remodeler, lui faire greffer de nouveaux muscles. Des mois de torture inutiles alors que son fauteuil tout-terrain lui permettait de circuler plus vite qu’un valide, de franchir tous les obstacles et même de voler, alors que son assurance-maladie lui permettait d’obtenir des bras robotisés surpuissants ; quel intérêt alors ? elle avait appris à s’aimer telle qu’elle était, ç’avait été un long cheminement qu’elle n’avait pas envie de recommencer, alors, elle avait choisi de rester elle-même. En contrepartie, on la regardait comme une bête curieuse, ce qui est peu pratique quand on exerce la profession de détective privée. C’est là que Mel intervenait. A la fois secrétaire et vitrine de l’agence, elle recevait les clients désœuvrés en quête de réponses ; elle les rassurait, leur proposait un bon substitut de café (ce dernier était porté disparu depuis cinq ans et aucun détective n’avait rien pu y faire) et les assurait que son « meilleur élément » allait se pencher sur leur affaire. Selma étant l’unique détective de l’agence, Mel pouvait la qualifier sans mentir de « meilleur élément ». Le fait que les clients ne la rencontrent jamais ajoutait une touche de mystère qui les faisait bicher : ils imaginaient avoir embauché Bogart en chair et en os avec la clope au bec et tous les accessoires. Le système était donc parfaitement rodé.

Elle tira la langue aux passants avant de prendre la direction du bar « A vau-l’eau ». Elle circulait rapidement sur les trottoirs, slalomant avec aisance entre les valides interloqués et arriva la première devant la devanture miteuse du bar à eaux minérales. Sans attendre, elle se fraya un passage jusqu’à la petite salle du fond entre les meubles en formica crasseux, repoussant avec son rayon anti-gravité tables, chaises ainsi que leurs occupants qui poussaient des cris d’orfraie dont elle n’avait cure. Au patron qui se présenta pour protester contre ses mauvaises manières, elle téléchargea instantanément 20 crédits : « Comme d’hab, Gérald ! ». Il s’éloigna en l’insultant dans sa barbe mais, adouci par l’appât du gain, il revint bientôt avec une carafe et deux verres. Selma actionna un bouton implanté sur son index et une gaine robotisée se déplia instantanément sur son bras droit, lui permettant de se servir un verre qu’elle avala cul-sec en grimaçant. La bibine illicite de Gérald était toujours aussi dégueulasse mais depuis la réinstauration de la prohibition, c’était tout ce que l’on pouvait se procurer pour fêter un succès, se remettre d’un échec ou oublier sa vie minable.

Mel apparut alors, déposant un baiser sur ses lèvres avant de s’asseoir en face d’elle tout sourire : « Tu as toujours eu des goûts de luxe en matière d’alcool, fais pas ta bégueule ! » Elle se servit et avala sans ciller l’infect breuvage. « Au fait, la cliente a adoré tes images ! Elle nous a rajouté un petit extra avant d’envoyer son avocat directement dans la chambre d’hôtel de son digne époux. Paraît qu’il était déjà tout rougeaud et transpirant et que les papiers du divorce lui ont provoqué une attaque d’apoplexie ». Mel ricana et tapota sa tempe pour envoyer la part de Selma. Dans le coin gauche de son champ de vision, un message « +4000 » s’afficha. Elle siffla : « Ah ouais, sacré bonus !
- Tu m’étonnes ! Elle voulait vraiment se débarrasser de cet immonde pourceau, c’est un fier service qu’on lui a rendu ! » 
Mel jouait toujours les cyniques alors qu’il n’y avait pas plus fleur bleue qu’elle, mais Selma ne dit rien ; sa compagne aurait nié en bloc.

Après quelques verres, elles étaient légèrement saoules et s’apprêtaient à quitter le bar pour continuer à dépenser au restaurant la prime qu’elles venaient de toucher. Après qu’elles eurent payé, le patron leur tendit le spray dégrisant. Deux pulvérisations avant de partir et leur alcoolémie serait à nouveau à zéro. Selma râla pour la forme : « Allez, Gérald, laisse-nous profiter un peu ! Tu nous fais confiance : tu sais bien qu’on n’est pas le genre à brailler dans la rue ou à pisser sur les pompes des flics ! 

-       Tu es EXACTEMENT ce genre de personne, Roulettes, grogna Gérald, prends ton spray sans tortiller. »

Son bras robotisé la démangeait furieusement, sa roue aussi, et elle hésitait entre les deux quand Mel reçut un message. Elle avait encore oublié de désactiver son implant professionnel, manie qui agaçait beaucoup sa compagne.
Mel pâlit et se tourna vers Selma : « Une urgence. Je veux que tu m’accompagnes pendant l’entretien. Prends ton foutu spray. 

Mais… Et mon anonymat ! »

samedi 20 décembre 2025

Corinne chap 5 et 6

 

V

Ophélie passa les quinze heures suivantes prostrée dans son lit entre rêves agités et éveils cauchemardesques, claquant des dents, hurlant à intervalles réguliers. Alix avait pris sa journée pour la veiller. La fatigue et l’angoisse tiraient ses traits. D’une main, elle caressait les cheveux de sa compagne, de l’autre, elle consultait frénétiquement son téléphone pour obtenir des informations sur l'homme qu’Ophélie -ou son fauteuil ?- avait attaqué. Ce dernier n'était pas mort, à son grand soulagement, mais dans le coma, oh…, la scène n'avait pas été filmée en raison d'une défaillance temporaire des caméras, immense soulagement, et la police suivait la piste d’une rixe entre ivrognes. Puis, vers 17h, la nouvelle tomba : des vidéos avaient été trouvées dans le portable de la « victime ». Les mots « viol » et « torture » furent prononcés. Alix sentit ses oreilles bourdonner et eut tout juste le temps de se ruer aux toilettes pour vomir son déjeuner.

À son retour dans la chambre, Ophélie était éveillée. Très pâle, elle s'était redressée dans le lit à l'aide d'oreillers, et contemplait son fauteuil, sourcils froncés. Alix s'assit à ses côtés et dit simplement : « Pardon, je te crois. »
Ophélie sourit faiblement: « Je possède un fauteuil fantôme misandre qui joue les justiciers ? »
Alix lui tendit le téléphone avec les informations mises à jour sur l'homme que le fauteuil avait attaqué.

Lorsqu’Ophélie reposa le téléphone, elle tremblait sans pouvoir s’arrêter. Alix prit ses mains entre les siennes.
« Qu’est-ce qu’on va faire ?
- Trouver des réponses. A la source. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui on a besoin de réconfort. Ça te dit des crêpes ? »

Alix jeta un coup d’œil terrifié en direction du fauteuil : « Ça te dérange pas de retourner dans le fauteuil manuel un moment ? »
Un bip se fit entendre, comme si Corinne était contrariée.

VI

Le lendemain, les deux amies avaient prévu de retourner chez le vieil homme qui leur avait offert le fauteuil mais à leur réveil, elles trouvèrent Corinne, fermement campée dans le couloir, bloquant la porte d’entrée.

- Merde, chuchota Ophélie, je crois qu’elle veut nous accompagner. Qu’est-ce qu’on fait ?

Alix tenta d’appeler le vieil homme, mais il ne répondait pas.

Enfin , Ophélie prit une décision : « Écoute, cette machine infernale est têtue comme une bourrique. Tant pis, on l’emmène. Au pire, il suffit de pas croiser de connards ! »

Alix ricana nerveusement : « Ah ah, facile ! »

Elles arrivèrent sans encombre jusqu’au pavillon de banlieue, où le vieux leur ouvrit, l’air surpris :

- Vous avez un problème avec le fauteuil ?

- Tu parles, Charles ! Vous nous avez fourgué un fauteuil possédé, et je suis sûre que vous étiez parfaitement au courant !, tonna Alix.

- Punaise, et la subtilité, Alix ?! » s’emporta Ophélie.

A cet instant, Corinne fonça sans sommation sur le vieil homme, qui bondit en arrière avec une agilité surprenante. Surprenant aussi fut l'impact contre la lourde console de l'entrée de sa tête. Tête qui s'ouvrit en deux comme une pastèque trop mûre, de manière peu ragoûtante. Alix ouvrit la bouche, Ophélie poussa un faible cri. L'ensemble de ces opérations prit exactement une seconde et dix centièmes. Le vieil homme s'étala à terre : il était mort.

« Meeeeeeeeerde, fit Ophélie, ça y est, on a buté quelqu'un ! »

Mais déjà Corinne contournait le cadavre pour se diriger vers la chambre du défunt. Du repose pieds, elle vint heurter une cloison pratiquée dans la tapisserie. Un panneau coulissa, révélant une véritable montagne de photographies, qui se déversa sur le sol. Sur toutes les photos, la même jeune fille, nue, dans ce même fauteuil roulant.

Alix et Ophélie les contemplèrent épouvantées quelques instants.

- Là, chuchota Ophélie, ton calvaire est fini Corinne, il ne te touchera plus. Rentrons chez nous à présent.

 

 

 


Corinne, chap 3 et 4

 

III

Ophélie était peut-être fatiguée mais elle était bien persuadée d’être une conductrice aguerrie, elle était sûre que ces accidents n’étaient pas de son fait. Alors, elle tenta de les multiplier et de les enregistrer. Tous les jours, munie de sa GoPro, elle sortit dans des lieux publics et des transports en commun bondés afin de reproduire les conditions des premiers incidents.

Cette méthode porta ses fruits : en une semaine, elle avait enregistré quatre altercations. Elle visionnait à nouveau les films lorsque l’évidence la frappa.
Elle fonça dans le salon chercher Alix, qui s’était endormie devant Columbo : « Réveille-toi ! Je t’ai fait un montage de mes accidents. Tu dois absolument regarder ça ! »

Les images des quatre accidents s’enchaînèrent ; deux pieds écrasés, un coup de repose-pieds dans les tibias et une poussée dans le caniveau.
« Mais qu'est-ce qui t'arrive ? grommela Alix, non seulement tu t’amuses à blesser des gens mais en plus, tu les filmes à leur insu ?! c'est totalement illégal ! Vraiment, je ne te reconnais plus ! »

Déjà, elle se levait de sa chaise, visiblement furieuse.
« Attends, laisse-moi une chance ! Regarde ma main sur les vidéos ! »
Intriguée, Alix se rassit, et ce qu’elle vit la laissa pantoise : sur deux vidéos, au moment des accidents, la main d’Ophélie n’actionnait pas la manette mais était sagement posée sur son genou.

« Ok, Corinne a un problème, je vais l’inspecter...
- Attends, il y a plus inquiétant. »

Ophélie repassa les quatre incidents dans leur totalité.
« Palsambleu !, murmura Alix, c’est moi ou à chaque fois ton fauteuil a agressé des foutriquets ?

- Des gros enfoirés, oui ! Regarde, le premier était en train de peloter discrètement sa voisine, le deuxième, tu as vu ?

- Oui, il venait d’insulter une vieille dame qui voulait sa place. Mais le troisième, je vois pas.

- Ah, je sais. On n’entend pas suffisamment sur la vidéo mais je me souviens qu’il était en train de rabaisser sa femme. Franchement, je pense que si le fauteuil ne l’avait pas fait, c’est moi qui l’aurais écrasé.

- Et le dernier était en train de siffler une femme avant d’atterrir dans le caniveau. Ventrebleu Oph, tu possèdes un fauteuil fantôme misandre qui joue les justiciers ?! 

- Je crois bien », chuchota-t-elle.

Alix réfléchit intensément quelques minutes : « Non, c’est n’importe quoi ! Depuis le début, on blague avec cette histoire de fauteuil fantôme et là tu me sors ça ?! C’est impossible, tu as monté toute cette histoire et c’est vraiment le truc le plus dégueulasse que tu m’aies jamais fait ! »

Elle sortit de la pièce en claquant la porte.

IV

Depuis cette soirée, Ophélie faisait des insomnies. Elle avait pris l’habitude de vadrouiller la nuit pendant qu’Alix dormait comme un loir. Elle aimait l’atmosphère de la ville nocturne, les murs de pierre encore tout chauds du soleil de l’après-midi, elle aimait voir les chauves-souris frôler les lampadaires et attraper un insecte en piqué, et elle aimait les slaloms avec son fauteuil-fantôme-misandre de compétition. Elle se disait qu’en plus, à 2 heures du mat’, il n’y aurait personne à blesser dans les rues.

Mais dans toute ville, la nuit, il y a des mecs bourrés qui sortent leur teub pour pisser sur tous les murs. Il fallut qu’elle en rencontre un, et il fallut qu’il la prenne pour cible : « Hé, Roulette, tu t’amuses bien ? Tu roules vite dis, Roulette, t’as pas peur de l’accident ? »

Sans répondre, Ophélie accéléra. Habituellement, 10km/h, en pleine nuit et en pleine cuite, ça dissuadait les déchets de la suivre. Surtout, elle espérait que le fauteuil n'avait pas entendu ça ou le type prendrait cher. Elle ricana nerveusement : elle devenait folle et Alix avait décidément raison de se détourner d’elle.

Subitement, le fauteuil pila net. Projetée en avant, elle se redressa péniblement avant d’inspecter son boîtier de commande. Toutes les lumières étaient éteintes. Elle appuya frénétiquement sur le bouton on/off, en vain.

Elle se retrouvait donc en ville, au milieu de la nuit, sous un lampadaire éteint, incapable de bouger, toute seule. Seule ? Si seulement : elle se demandait où était l’outre à vin qui l’avait abordée, si le gars l’avait suivie, ou s’il s’était étalé par terre en tentant de reboutonner son futal. Cette pensée la rasséréna : après tout, il lui restait son portable. Tant pis, elle allait devoir réveiller Alix. A la deuxième sonnerie, une odeur de vinasse mélangée à celle du vomi frappa ses narines. Oh oh…A la troisième, le propriétaire de ce fumet infect se dressait devant elle. La lumière du téléphone lui permit de distinguer un spécimen peu ragoûtant. La cinquantaine bien tassée, le cheveu rare et plaqué sur le crâne par le sébum, la barbe hirsute et parsemée de morceaux qu’on craignait d’identifier, le type avait visiblement passé les quinze dernières années à tester sa résistance à l’alcool.
« Allô, Oph ? Jarnicoton, tu m’as réveillée ! T’es où… ? »
D’une pichenette, l’individu avait fait tomber le téléphone sur le repose-pieds : « Alors Roulette, t’es en panne ? T’as besoin d’aide ? Moi j’suis un philanthrope tu sais…
Une énorme paluche poilue se posa sur l’épaule d’Ophélie.
« Ôte ta sale patte et ramasse ce téléphone ! grinça-t-elle.
- Tu sais, poursuivit-il comme si de rien n’était, je suis très sensible à la cause des handicapées. Je parie que c’est pas facile pour toi de te faire soulever. Mais moi, j’aime aider ma prochaine, ouais : je vais faire ça pour toi ! »

Entre ses pieds, le téléphone s’éteignit. Le seul espoir d’Ophélie, c’était qu’Alix ait compris ce qui était en train de se passer et qu’elle rapplique avec sa bombe au poivre, grâce à la localisation partagée de son portable. Plongée dans le noir, la jeune femme entendit le cliquetis de la ceinture puis la braguette qui descendait. Certes, elle n’avait pas beaucoup de forces, mais elle était prête à mordre, pincer, griffer ce salopard.

Elle n’en eut cependant pas l’opportunité : alors que le type s’apprêtait à la peloter, Corinne se ralluma pleins phares, et avant qu’Ophélie comprenne ce qui se passait, elle fonçait en rugissant sur son adversaire. Le repose-pieds heurta de plein fouet une paire de tibias. Un horrible craquement résonna dans le silence de la nuit et le type s’effondra en hurlant sur Ophélie. Le fauteuil recula prestement, laissant choir le harceleur, les jambes pissant le sang. Dans la lumière des phares, la jeune femme vit même briller un morceau d’os qui sortait du mollet. Réprimant un haut-le-cœur, elle faisait marche arrière afin de contourner le corps au sol et de fuir, quand les lumières du fauteuil se mirent à clignoter frénétiquement. Il refusa de reculer davantage et rugit à nouveau. Dans les phares, le type sanglotait, recroquevillé au sol.


Incapable de reprendre le contrôle du véhicule, Ophélie tirait frénétiquement son joystick en arrière pendant que le fauteuil fonçait une nouvelle fois. La roue toucha le bras que le type avait dressé pour protéger son visage. Elle patina un moment dessus, arrachant la peau jusqu’à l’os avant de grimper sur le corps, enchaînant les allers-retours frénétiques.

Secouée comme un prunier, Ophélie hurlait. Le fauteuil descendit en rugissant, visant à présent le visage. « Ça suffit ! Bordel, mais ça suffit ! Ça va, il est assez puni comme ça, tu trouves pas ?! »
« Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » brailla Alix, apparue au bout de la rue, un manteau jeté par-dessus son pyjama. Le fauteuil s’arrêta instantanément et Ophélie en reprit le contrôle.
Alix s’approcha du paquet sanguinolent au sol. « C’est toi qui as fait ça, Oph ? 
- Mais non ! C’est ce fauteuil. Il rugissait, il fonçait, frappait toujours. Il voulait le tuer. Tu me crois, hein ?»

Corinne chap I et II

I

« Bon, on va le voir ou pas ? »
Ophélie grimaça : « Je sais pas trop. J’ai un mauvais pressentiment ; et si on se faisait arnaquer ?
- C’est un risque oui, admit Alix, mais le gars au téléphone paraissait honnête, et juste désireux de se débarrasser du fauteuil rapidement, donc à bas prix. Je pense que l’avoir sous les yeux lui rappelle trop de souvenirs.
- Super, je vais poser tous les jours mon postérieur sur le fauteuil d’un mort !
- Et alors, tu crois qu’il va hanter ton cul ? Au moins ça te ferait du changement ! Mais si tu préfères que je pousse ce cul non-hanté pendant encore 18 mois, libre à toi ! »

Ophélie posa les yeux sur le fauteuil manuel de pharmacie miteux qu’elle supportait à grand peine depuis deux mois déjà. Son fauteuil électrique avait rendu l’âme au bout de trois ans et demi. Impossible à réparer, irrécupérable. Et la sécurité sociale finançant un fauteuil tous les cinq ans seulement, elle se retrouvait privée de son autonomie, dépendant entièrement d’Alix pour tout déplacement. Il fallait bien admettre que ça la rendait folle, et que les chances de retrouver un fauteuil électrique d’occasion à sa taille à un prix pareil étaient infimes, voire nulles. Elle soupira : « Très bien, allons voir ce fauteuil hanté ! »

Une heure et un coup de fil plus tard, elles se retrouvaient devant un petit pavillon de banlieue à dix-mille autres pareil : « Un pavillon de banlieue ne peut décemment pas être hanté, impossible ! », affirma Alix.
C’est un vieil homme longiligne et très soigné qui leur ouvrit la porte. Son visage aux traits tirés s’éclaira instantanément lorsqu’il vit les jeunes femmes : « Ah, Alix, ravi de faire votre connaissance ! Et vous devez être Ophélie… » Il la détailla de haut en bas. « Je pense que le fauteuil vous siéra à la perfection ! Entrez, je vous ai préparé du thé et des scones ! » Il les précéda en boitillant.

« Oh, des scones ! J’adore ça ! » babilla Alix, qui poussait une Ophélie visiblement agacée. Elles pénétrèrent dans un salon digne d’une maison de poupée victorienne ; meubles en acajou brillant et lourdes tentures roses qui tamisaient la lumière. Elles s’installèrent autour d’un guéridon fraîchement ciré pour déguster les scones, qui étaient succulents, tandis que leur hôte, l’œil brillant, s’amusait de la gloutonnerie d’Alix. Plus réservée, Ophélie se sentait toujours mal à l’aise. Alors qu’elle inspectait la pièce, son regard tomba sur un drap sombre recouvrant une forme carrée dans un coin. Baissant les yeux, elle remarqua une roue massive dans laquelle un morceau du drap avait été calé. Elle fronça les sourcils. Son hôte le remarqua et tourna la tête en direction du fauteuil : « Ah, je vois que Madame ne se laisse pas distraire de ses objectifs par mes scones ! C’est bien le fauteuil à vendre, il appartenait à ma petite-fille. » Le regard de l’homme se voila.
« Nous vous présentons toutes nos condoléances. » bredouilla Alix la bouche pleine. Un morceau de scone mâchouillé atterrit sur le guéridon. Le vieil homme le contempla un instant avant d’éclater de rire : « Oh, Alix, vous êtes tellement rafraîchissante ! Merci pour votre compassion. » Il sortit de sa poche un mouchoir brodé avec lequel il recueillit soigneusement la miette. « Et si je vous montrais le fauteuil, Ophélie, pendant que votre compagne termine sa collation ? » D’autorité, les mains ridées et caleuses se placèrent sur les poignées afin de pousser Ophélie, qui grimaça. Alix lui lança un regard éloquent, alors elle se laissa pousser par cet inconnu sans protester.

Lorsqu’il souleva le drap sombre cependant, elle ne put contenir son excitation : « Bordel, Alix ! Mais c’est un PF5, la Rolls des fauteuils ! Pourquoi tu m’as rien dit ?!
- Qu’est-ce que j’y connais moi ? grommela Alix la bouche pleine. Toi qui pensais négocier le prix, bravo : c’est mort, maintenant ! »
 Cette fois-ci, le vieil homme ne put contrôler un accès de fou rire. Essoufflé, il parvint à grand peine à articuler : « Pardonnez-moi, je vais devoir monter à la salle d’eau. Profitez-en pour essayer ce joyau. »

Avec l’aide d’Alix, Ophélie se transféra sur le fauteuil. A peine assise, elle poussa un hurlement. « Qu’est-ce qui se passe ? Tu es blessée ? s’alarma Alix.
- Non ! Ce coussin air est incroyablement confortable : plus jamais j’aurai mal aux fesses, tu comprends ? Plus jamais ! Et le fauteuil, le fauteuil ! Mais il est pile à ma taille, tous les réglages sont impeccables !
- Ouais mais tu sais, c’est celui d’une morte !, la nargua Alix.
- Rien à faire ! Allez, je l’allume ! »

Le fauteuil émit un bip discret et la lueur verdâtre du voyant de batteries éclaira le visage d’Ophélie pendant qu’elle testait les diverses fonctionnalités, en poussant chaque fois des jurons d’excitation.
« Tout semble marcher ; je le fais rouler un peu. »
Elle actionna le joystick. Le fauteuil avança de quelques centimètres avant d’émettre un grognement lugubre et de s’immobiliser.
« Merde, c’était trop beau… » soupira Ophélie, abattue.
« Calme-toi, la drama-queen ! » lança Alix en se saisissant du drap sombre dans lequel s’était entravée la roue.
Méthodique, elle le dégagea soigneusement sans le déchirer.
« C’est fou ça : le drap était vraiment entortillé dans la roue. Essaie encore ? »
Le fauteuil sembla bondir et fonça sur elle avant de piler net. Le repose-pieds métallique s’arrêta à quelques millimètres de ses chevilles.
« Mais ça va pas ? Maîtrise ta monture, Oph ! Si tu veux ramener cette chose à la maison, faudra peut-être que tu prennes des cours de conduite, avant ! »

Ophélie marmonna de vagues excuses, vexée que sa compagne remette sa conduite en question. Elle réduisit néanmoins sa vitesse et fit le tour de la pièce sans encombre.
« Alors, il vous plaît ? » Derrière Alix, sur la troisième marche de l’escalier, s’était matérialisé le vieil homme.
« Vous plaisantez ? s’enthousiasma Ophélie, je l’adore !
- Vous savez quoi, Mademoiselle ? Votre amie et vous m’avez fait le cadeau le plus précieux du monde : vous m’avez prouvé que j’étais encore capable de rire. Alors, le fauteuil est à vous. Partez, à présent. »

Alix eut à peine le temps de replier le fauteuil manuel et de le prendre sous un bras que les deux jeunes femmes se retrouvèrent dehors.
« C’était bizarre, non ? fit remarquer Alix.
- Très bizarre. Et mélodramatique. J’y crois pas une seconde à son histoire de rire. C’est quoi le piège ? Tu crois que le fauteuil est rempli de coke et que je sers de mule ? »
Alix haussa les épaules : « Alors on va le démonter et passer une bonne soirée ! Allez, viens. »

II

« Tu vois quelque chose ? demanda Ophélie, juchée tout en haut du vérin, remonté au maximum.
- Rien du tout. J’ai jamais vu un fauteuil aussi propre franchement. Corinne est nickel.
- Corinne ?
- Ca lui va bien, non ? On dirait qu’elle sort d’usine : les réglages me semblent nickel, tous les roulements sont parfaitement graissés. Ton petit vieux devait s’y connaître et être totalement maniaque.
- Alors on fait quoi ?
- T’as qu’à appeler les flics pour leur raconter qu’un horrible petit vieux en deuil t’a fait un trop beau cadeau et que tu trouves ça suspect.
- Très drôle, grinça Ophélie.
- Ok. Alors profite de ta chance et arrête de te mettre la rate au court-bouillon ! »

Ophélie sourit ; elle adorait quand Alix s’énervait et utilisait des expressions vieillottes. Sans doute avait-elle raison, c’était un coup de chance et il fallait le savourer.

Alors, elle savoura. Elle piqua des sprints dans la rue, une Alix essoufflée à ses côtés, elle utilisa le « lift » pour attraper en hauteur une dizaine de conserves dont elles n’avaient aucun besoin, elle profita de la fonction « couchée » pour faire des siestes, elle monta et descendit à la chaîne des trottoirs et fit des slaloms la nuit dans les rues piétonnes de la ville.

Corinne fonctionnait parfaitement, et pourtant, à plusieurs reprises cette semaine, il y eut des ratés. D’abord, alors qu’elle pensait l’avoir sécurisé et éteint dans le bus, elle avait roulé sur le pied d’un type odieux, qui avait fait un esclandre. Une autre fois, au beau milieu du passage piéton, elle était soudainement repartie en marche arrière et avait fait choir un homme âgé. Enfin, le fauteuil s’était rabattu trop tôt alors qu’elle doublait un homme sur le trottoir et elle l’avait lourdement heurté sur le flanc, l’envoyant valser contre le mur. 

Ces incidents l’angoissaient beaucoup. Chaque fois, elle avait eu l’impression de perdre le contrôle de sa monture. Après en avoir inspecté la mécanique et l’électronique, Alix s’était gentiment moquée d’elle : « Corinne est en pleine forme mais peut-être que c’est toi qui devrais faire un petit check-up en fait. Tu me sembles fatiguée. »

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